Les pieds-rouges, « gogos » de l’indépendance de l’Algérie ?
à propos de Catherine Simon, Algérie, les années pieds-rouges. Des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969)
Par Sylvie Thénault
Au lendemain de la guerre d’indépendance algérienne, des milliers de «pieds-rouges» se rendent en Algérie pour participer à la (re)construction du nouvel État. Dans Algérie, les années pieds-rouges, Catherine Simon porte sur leur expérience un regard rétrospectif en termes d’illusion et de désenchantement. Ce regard est-il le plus à même de ressaisir cette expérience?
On pourrait écrire une histoire du regard français jeté sur l’indépendance de l’Algérie et ceux qui la défendirent. Le livre de Catherine Simon y serait le symbole d’une époque, la nôtre, où les engagements d’hier sont revisités à la lumière de ce qu’est devenue la nation algérienne depuis son avènement en tant qu’État, à la lumière de l’échec général des tentatives révolutionnaires dans les pays dits du «Tiers-Monde»; une époque où il est de bon ton de prendre ses distances avec l’anticolonialisme de nos aînés, au nom du marasme politique, économique et social de nombre de pays devenus indépendants.
Il est bien sûr tout à fait légitime d’écrire et de publier une histoire des pieds-rouges, cette «sorte depieds-noirs à l’envers» (p.10), que leurs élans anticolonialistes conduisirent en Algérie au moment de l’indépendance, sachant que l’historiographie ne s’est guère intéressée à la présence française en Algérie dans la période postcoloniale, qu’il s’agisse des pieds-rouges, des pieds-noirs ou des coopérants1. Mais pourquoi y revenir en les présentant d’emblée comme les «gogos de l’histoire» (p.11), car contraints de quitter le pays au bout de quelques années, en y laissant toutes leurs illusions? Il y a dans cette expression révélatrice d’une vision rétrospective, qui résume bien l’esprit du livre, un condensé des représentations françaises de l’indépendance de l’Algérie chez ceux qui s’engagèrent en sa faveur avant de regretter ce qu’elle est advenue: cause légitime à défendre, dans un premier temps, celui du combat; espoir suscité par l’avènement de cette nouvelle nation où tout semblait ouvert; déception, ensuite, devant les orientations du régime, son caractère autoritaire, la répression politique que ses dirigeants mirent en oeuvre, l’arabisation qui se fit contre le français… Mais qu’y a-t-il derrière cette image? De l’amertume? Du regret? Placée sous ce signe, la lecture du livre de Catherine Simon laisse une impression de malaise que ne parvient pas à dissiper son caractère indiscutablement neuf et informé – même si la pertinence du corpus de témoins pourrait être interrogée.
La démarche de Catherine Simon, en effet, n’est pas qu’une démarche historienne, consistant à écrire cette page du passé franco-algérien restée blanche faute d’être glorieuse, selon elle. Fondée sur le recueil de témoignages et la reconstitution de la biographie de plusieurs dizaines de pieds-rouges, elle relève aussi de la transmission d’une mémoire avant qu’elle ne se perde à jamais – les pieds-rouges approchent aujourd’hui les 80ans. Les notices biographiques rassemblées en fin d’ouvrage, pour succinctes qu’elles soient, témoignent d’un retour à l’ordinaire et à la banalité après le retour en France; on aurait aimé, d’ailleurs, que le livre aille au bout de ces destins.
Mais la démarche de Catherine Simon est aussi politique, à travers la façon dont elle nous invite à considérer ces engagements d’un autre temps. Elle regrette en effet que cette expérience soit restée «sans bilan» (p.232), sauf chez les pieds-rouges restés en contact depuis cet épisode de leur vie. Est-ce un hasard si c’est l’ancienne correspondante du Mondeen Algérie au début des années 1990, au moment où partirent la plupart des derniers Français, qui se livre à un retour aussi amer sur cette histoire, alors que celle-ci aurait pu être racontée, avec une pointe de nostalgie, comme la belle aventure d’une génération qui savait s’engager radicalement?
La nébuleuse pied-rouge
Suivant l’une des hypothèses pour expliquer l’origine de l’expression, les détracteurs des pieds-rouges les auraient nommés ainsi par confusion et amalgame avec les communistes. Communistes à la mode soviétique, oui, certains l’étaient, comme Henri Alleg, qui allait faire revivre Alger Républicain, l’organe du Parti communiste algérien anéanti par les autorités françaises pendant la guerre, à coups d’arrestations, de tortures et de condamnations2. Trotskistes, certains l’étaient aussi, comme ceux qui arrivèrent du Maroc où ils avaient oeuvré à la fabrication d’armes pour le Front de libération nationale (FLN), sous l’égide de «Pablo», un dirigeant de la IVeInternationale à l’époque, lui-même devenu conseiller d’Ahmed BenBella à l’indépendance3.
Mais il y avait aussi, pêle-mêle: des militants que l’on qualifierait aujourd’hui d’«humanitaires», issus de la Cimade, par exemple, ou des professionnels de la santé, sortes de Frantz Fanon anonymes, telle Annette Roger, neurophysiologiste de haut niveau, qui, traduite en justice pour son soutien au FLN en France, quitta mari et enfants en 1960 pour rejoindre les forces algériennes installées en Tunisie et devint directrice de la formation médicale et paramédicale au ministère de la Santé à l’indépendance; des militants de la désobéissance, anciens «porteurs de valise», comme Hélène Cuénat4, déserteurs et insoumis, comme Jean-Louis Hurst et Maurice Maschino5, qui, s’ils avaient voulu rentrer en France, en auraient de toute façon été empêchés par la menace d’emprisonnement planant sur eux, l’amnistie à leur égard n’étant intervenue qu’en 1966; des hommes et des femmes, enfin, que leurs trajectoires personnelles, leurs amours parfois, ont amenés là. Les pieds-rouges forment une nébuleuse hétéroclite, aux contours difficiles à cerner, une catégorie discutable, aussi. Hélène Cuénat, par exemple, rejette l’appellation6. Et que penser de l’inclusion d’Henri Alleg, alors qu’il était arrivé en Algérie avant la seconde guerre mondiale?
Ils auraient été quelques dizaines de milliers d’hommes et de femmes, d’après Catherine Simon, à venir pallier dans l’urgence, pour quelques années, les besoins de l’Algérie souveraine, vidée de ses cadres par le départ des Français et pauvre en infrastructures médicales, scolaires, universitaires et culturelles. Moins que la politique de la «terre brûlée» décidée par l’OAS en fin de course, au printemps1962, consistant à détruire les réalisations françaises pour prétendument laisser le pays dans l’état où les Français l’avaient trouvé, invoquée par Catherine Simon pour expliquer l’immense chantier qui s’offrait alors aux bonnes volontés, ce sont toute la période coloniale et les huit années de guerre qu’il faudrait inventorier pour comprendre l’ampleur des besoins. Les équipements de la période française profitèrent avant tout à la population européenne, de multiples mécanismes concourant à une discrimination dans l’accès aux soins, à l’école et à la culture. Ils étaient concentrés dans les agglomérations urbaines, où vivaient plus de 80% des Français d’Algérie, alors que la population colonisée, elle, était rurale dans la même proportion. Le fait est ignoré en France, où personne ne remarque que la mémoire des Français d’Algérie, regorgeant de mixité et d’échanges, est essentiellement une mémoire de la vie en ville, alors qu’il s’agit d’un facteur important de séparation et d’inégalités.
Pendant la guerre, l’exode rural, accentué, gonfla la population déshéritée des bidonvilles, tandis que les campagnes furent déstructurées. Au moment de l’indépendance, deux millions d’Algériens, soit le quart de la population totale, vivaient dans des camps de regroupement résultant des déplacements consécutifs à la guerre ou forcés par l’armée française, dépourvus de tout et dépendants de l’assistance pour survivre7. C’est donc d’inégalités structurelles profondes, remontant à la période coloniale et aggravées par la guerre, que l’Algérie indépendante hérite, au-delà des conséquences des violences de l’OAS… même si celles-ci frappèrent les esprits au point d’occulter la longue durée coloniale, en particulier pour des pieds-rouges débarquant en 1962, témoins directs des destructions dues aux terroristes de l’Algérie française.
Pieds-rouges, coopérants, pieds-noirs
Les pieds-rouges, toutefois, n’étaient pas seuls à la tâche. Leurs souvenirs mettent en scène les nationaux de pays solidaires d’une Révolution algérienne championne du tiers-mondisme et du non-alignement, mais flirtant pragmatiquement avec quelques forces du bloc de l’Est. Bulgares, Cubains, Tchèques… furent des confrères, plus ou moins compétents, plus ou moins appréciés, mais des confrères tout de même, pour lespieds-rouges. Ils se décrivent plus à l’aise, plus en phase, dans le quotidien, dans leur projet, dans leur mode de vie, avec ces hommes et ces femmes venus par solidarité politique qu’avec les ressortissants du monde arabe, dont la fraternité avec les Algériens était d’une tout autre nature: pour eux, il s’agissait d’oeuvrer à la restauration de l’identité arabo-musulmane d’un pays que la colonisation aurait dépersonnalisé.
Mais le fossé ressenti aurait été plus grand encore avec les coopérants officiels, dépeints comme jouissant des plus grands avantages et politiquement stérilisés par la réserve que leur imposait leur statut. Les deux catégories, pourtant, n’étaient pas imperméables. Il y eut bien des pieds-rouges revêtant les habits du coopérant pour se faciliter la tâche au plan matériel et administratif, dès1962; il y eut bien, à l’inverse, des coopérants trop jeunes au moment de la guerre d’Indépendance pour s’engager dans le soutien au FLN mais dont les désirs postérieurs de coopération n’étaient pas exempts d’empathie pour la cause anticolonialiste. D’autres cumulèrent les deux statuts dans le temps: venus par eux-mêmes, ils prolongèrent leur séjour dans le cadre de la coopération étatique.
Les pieds-noirs restés en Algérie après1962, quant à eux, brillent par leur absence dans le livre. Ils n’apparaissent qu’en hors-champ du vécu des pieds-rouges, alors même que les uns et les autres ne s’ignoraient pas et pouvaient se retrouver dans des lieux culturels ou des mouvances politiques, par exemple. Car contrairement à un cliché faisant de la règle du départ précipité en1962 une règle absolue, les pieds-noirs restés en Algérie faisaient masse: ils auraient été 200000, d’après l’ambassade de France, à la fin de l’été1962 (p.34) et 100000 encore, en1963 (p.96). Au contraire des pieds-rouges, eux connaissaient ce pays qu’ils considéraient comme le leur. Ils en connaissaient les tensions et les failles, et, tout en défendant leur légitimité à trouver leur place dans la nation nouvellement indépendante, ils savaient que ce n’était pas gagné, le FLN étant lui-même tiraillé entre diverses conceptions de l’identité algérienne, des plus ouvertes à la diversité aux plus repliées sur sa composante arabo-musulmane. Ils prirent comme une gifle le code de la nationalité qui, en 1963, reconnut comme Algériens ceux qui étaient soumis au statut personnel musulman pendant la période coloniale; les autres devaient accomplir une procédure d’acquisition.
Les pieds-rouges, en revanche, découvrirent tout: la place de l’islam dans la société et les familles, l’importance de la langue arabe en dehors de toute politique officielle contraignante, les interdits pesant sur les femmes, l’existence d’une fracture kabyle au sein de la nation algérienne… Même si le mot «désenchantement» est employé dans le titre du livre, à n’en pas douter, dans un sens politique, les témoignages cités en pages intérieures suggèrent que cette découverte de la société algérienne n’en fut pas le moindre aspect. L’Algérie des pieds-rouges était irréelle. Leur rapport au pays, d’ailleurs, tel que le donne à voir Catherine Simon, est celui d’expatriés, et ils s’interrogeaient eux-mêmes sur le rôle qu’ils jouaient, à leurs corps défendant, dans une forme de néocolonialisme. La façon dont est relatée la mésaventure des cinémathèques en est particulièrement significative: ouvertes et animées sous l’égide des étrangers, elles sont présentées comme des replis de la modernité et leur déclin comme un symbole du triomphe rampant de l’obscurantisme. Or, pour regrettable que soit cette évolution, elle pose la question de la possibilité de la modernisation d’un pays par greffe extérieure, hors de tout changement porté par des forces politiques et sociales internes, hors de toute mutation profonde, engageant au moins de très larges secteurs de la société concernée; une problématique qui n’est rien moins que celle de la colonisation.
Le désenchantement
La date du coup d’État du 19juin 1965 sert de repère à un désenchantement difficile à dater, tant il résulte d’un processus subtil et progressif. Les pieds-rouges ayant tribune dans les médias, par exemple, avaient bien noté que l’actualité nationale leur était interdite, au contraire des affaires étrangères et culturelles. Maurice Maschino et sa femme, de même, avaient choisi le silence après les attaques contre leur émission de radio censée prendre des accents trop féministes. Le démantèlement du maquis de Dra-el-Mizan, enfin, formé par des maoïstes algériens et étrangers en 1963 dans l’idée d’aiguillonner une Révolution algérienne qui selon eux s’essoufflait, suscita une campagne de presse contre les étrangers et les Juifs. Comme en témoigne cette affaire, les pieds-rouges furent globalement pris pour cible à un double titre: en raison de leurs liens avec des opposants au régime emprisonnés, comme Mohamed Boudiaf dès 1963 ou Mohammed Harbi après le coup d’État, mais aussi en tant qu’étrangers ou juifs, l’antisémitisme flambant plus particulièrement en 1967 avec la guerre des Six jours.
Le coup d’État déclencha une première grande vague de départs. Les pieds-rouges étaient désormais visés et directement victimes de la répression, certains fuyant même sans attendre d’être inquiétés, comme Henri Alleg ou «Pablo». Arrestations, tortures, détentions arbitraires n’épargnèrent pas les pieds-rouges, dès lors que leurs activités politiques les désignaient comme des adversaires du régime. Le fils de Monique Gadant, âgé de 16ans, fut même torturé par la police qui recherchait son beau-père, algérien et communiste. Le choix de la date de 1969 comme terme de cette histoire, toutefois, ne convainc pas. Pour Catherine Simon, cette année serait celle des dernières grandes manifestations d’euphorie révolutionnaire, avec l’arrivée à Alger d’Eldridge Cleaver, leader des Black Panthers, et l’organisation du premier festival panafricain. En tant que telle, 1969 aurait été la dernière année des illusions qui maintenaient les pieds-rouges sur place. Pourtant, les notices biographiques indiquent des dates de départ plus tardives, une fois passée la première vague liée au coup d’État: après s’être concentrés dans la première moitié des années 1970, les départs se sont échelonnés jusqu’aux années les plus récentes de la guerre civile. Le schéma construit par Catherine Simon vaut surtout pour les pieds-rouges engagés à l’extrême gauche. Les «humanitaires» ne connurent pas les mêmes difficultés, les enseignants non plus. Pour ces derniers, d’ailleurs, plus que la répression, c’est l’arabisation, peu décrite dans le livre et dont les effets se firent très contraignants à partir de 1970, qui compta dans la décision de partir.
La prégnance du facteur politique dans la chronologie construite par Catherine Simon rend lisible son analyse de l’échec de la Révolution algérienne: la responsabilité en incombe au pouvoir, dont l’autoritarisme était en germe dans le FLN du temps de la guerre d’indépendance, déchiré par des luttes intestines se résolvant dans l’assassinat politique et la violence, y compris contre des Français qui étaient ses partisans8. La façon dont elle insiste sur les liens entre ce pouvoir et l’État français qui participa notamment à la formation des forces de sécurité algériennes désigne aussi un complice. Là encore, c’est l’ancienne correspondante du Mondeen Algérie au début de la décennie noire, éditée à La Découverte, qui parle: François Gèze défendit alors la thèse selon laquelle «le pouvoir» algérien était en partie responsable des violences, manipulant plus particulièrement des groupes islamistes coupables de massacres9. De l’indépendance au présent, la boucle est alors bouclée.
Sylvie Thénault
Sylvie Thénault est chargée de recherche au CNRS, membre du Centre d’histoire sociale du XXe siècle. Elle est notamment l’auteure de Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, de Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, et de La France en guerre, 1954-1962 (coll.).
Pour citer cet article : Sylvie Thénault, Les pieds-rouges, « gogos » de l’indépendance de l’Algérie ?, in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 06/05/2010, url:http:www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=476